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« Demain le ciel sera plus bleu » : remarques sur les élections nationales grecques

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« Demain le ciel sera plus bleu » : remarques sur les élections nationales grecques

« Demain le ciel sera plus bleu », annonçait Kyriakos Mitsotákis au soir des élections nationales en Grèce, où son parti, Nea Dimokratia [Nouvelle Démocratie] rassembla 39,8% des votes, emportant la victoire contre la gauche de SYRIZA, jusque-là au pouvoir. Nea Dimokratia (ND) pourra gouverner seule, sans aucun besoin de coalition, quelque chose qui n’a pas été possible en Grèce depuis 2011. Le bleu est, avec le blanc, la couleur « nationale » du pays, celle du drapeau grec, mais aussi du grand parti de la droite nationaliste conservatrice. Un ciel plus bleu : cette promesse résume bien autant l’issue des élections du 7 juillet 2019, que la campagne électorale et les stratégies communicatives suivies par ND et qui lui ont apporté la victoire.

Dans les quelques dizaines de pages du programme du parti, on ne distingue que les grandes lignes de leur projet pour les quatre prochaines années : là où la précision fait défaut, un discours optimiste d’une orientation idéologique néo-libérale dure comble le manque de dessein politique. « Une forte croissance, une Grèce autonome », lit-on sur la couverture. De la croissance avant tout alors, mais aussi à tout prix. Le programme de ND annonce des milliers de nouveaux emplois (plus de 90.000 postes prévus dans l’immédiat) et des investissements de plus de 50 milliards d’euros. La Grèce ne possédant pas de telles sommes dans ses caisses publiques, le programme de ND vise une croissance majoritairement dans le secteur privé. Comment compte-t-elle mettre en place ce plan de croissance « forte » qui fera, comme elle le dit, les Grecs connaître des meilleurs jours ? La réponse n’est pas évidente, mais le message du programme est clair. Ayant anticipé sa victoire aux législatives après avoir dépassé SYRIZA de 9% des votes aux européennes, ND veut – davantage que convaincre ses électeurs ou présenter un plan –énoncer un discours de la fin de la crise grecque, et créer les conditions d’un changement au niveau des politiques économiques et sociales.

Le but principal semble être d’associer l’ascension au pouvoir de Kyriakos Mitsotákis, politicien au profil libéral, moderne et politiquement modeste, avec la transition vers une nouvelle époque dans la vie politique grecque. Cette transition a été souvent décrite pendant la campagne électorale par les médias proches de ND et par des candidats du parti comme une « fin de la Metapolitefsi », c’est-à-dire de la période qui a suivi la tenue d’élections législatives en 1974 après la chute du Régime des Colonels (1967-1974), mais qui désigne plus généralement la démocratie grecque actuelle.

La Metapolitefsi, comme période historique, mais aussi comme ère politique, parlementaire et gouvernementale, est caractérisée principalement par le clivage entre la gauche social-démocrate et la droite conservatrice. Elle est déterminée par l’ascension du PASOK au pouvoir et synonyme d’un grand nombre de réformes liées à des questions sociales (ex. égalité hommes-femmes) ou à l’approfondissement de l’état social. Depuis 2012, cette même expression de « fin de la Metapolitefsi », a été utilisée pour annoncer une nouvelle ère politique et démocratique en Grèce après la crise de 2008. La période post 1974 a été marquée par le bipartisme avec une répartition de plus de 75% des votes entre les sociaux-démocrates du PASOK et ND. Sa fin a débuté lors de l’ascension de SYRIZA, qui est devenu le deuxième plus grand parti politique. Cette ascension s’est traduite pour les deux grands partis par la perte de 31% (PASOK) et 15% (ND) de leurs électeurs aux élections de 2012. Or, maintenant la même expression est de nouveau utilisée pour décrire la dynamique inverse : le retour du bipartisme et des gouvernements sans coalition, et la stabilisation des pourcentages des petits partis politiques. Si la période annoncée comme fin de la Metapolitefsi ressemble bien plus à un retour de ses caractéristiques les plus prégnantes, qu’est-ce qui finit avec la montée de ND au pouvoir ?

La transition que veut réellement marquer ND est plutôt celle de l’état de crise post-2008, où les politiques économiques d’austérité étaient appliquées exceptionnellement en tant que mesures de sauvetage, vers un modèle de croissance néo-libéral dur en tant que norme. Il s’agit d’un retour à la norme néolibérale qui n’a jamais été réellement normalisée en tant que telle jusqu’à présent en Grèce : ni avant la crise de 2008, ni sous les gouvernements – souvent de coalition – qui avaient été appelés au pouvoir pour gérer la crise économique et politique du pays. Plutôt que d’une véritable transition, on peut parler alors d’une cristallisation et d’une légitimation plus permanente des politiques d’austérité mises en oeuvre pendant la crise, bon gré mal gré, par les gouvernements. Des mesures de libéralisation de l’économie et d’allégement de la charge fiscale seront présentées comme un sauvetage de ladite classe moyenne, ce qui « fera passer la pilule » selon le souhait de ND.

L’introduction de quelques mesures de croissance (annonce d’ouverture de 15.000 postes dans le secteur public, attribution d’un nombre de nouvelles allocations et aides financières, introduction du « treizième salaire ») et de réglementation du marché du travail (surtout par les lois Achtsioglou concernant les licenciements massifs et par la hausse du SMIC) pendant les derniers mois du quadriennat de SYRIZA a failli renverser ce processus de normalisation de l’état de crise. Mais, « ce n’était pas assez » pour garder la gauche au gouvernement. A deux scrutins consécutifs, en mai et en juillet 2019, les Grecs se sont montrés non seulement déçus par la lenteur structurelle des processus de sortie de la crise, mais aussi par la gestion de celle-ci par SYRIZA en particulier, jugeant que l’ancien gouvernement ne saisissait pas les occasions d’accélérer la croissance et de résoudre le problème du chômage. A cette critique, s’ajoutait le lourd coût politique de l’accord entre la Grèce et la Macédoine du Nord, ainsi que celui d’un nombre considérable d’autres reformes importantes qui ont fait l’objet de la réprobation d’une partie conservatrice de la société grecque (ex. pacte d’union civile pour des couples du même sexe, tentatives de séparation de l’Eglise et de l’Etat – Je tiens à remercier Kyriakos Melidis (Jena/Berlin), pour son aide à l’élaboration de ce texte).  Si l’on assiste alors à une fin d’époque, il s’agit d’une époque bien plus récente et qui a duré moins longtemps : ND veut définitivement fermer la « parenthèse de gauche » inaugurée avec l’ascension de SYRIZA au pouvoir, et mettre fin à la période de radicalisation de l’opinion commune grecque (2008-2015) qui a bouleversé la vie politique du pays. ND est appelée maintenant au pouvoir dans le cadre non seulement d’un désir partagé par plusieurs couches sociales de punir SYRIZA pour avoir appliqué encore un mémorandum, mais aussi grâce à cette promesse vague d’une normalité politique, économique et sociale.

Le ciel plus bleu de ND est celui d’un pays où une conception conservatrice et sécuritaire de la normalité se mêle à une approche rigoureusement néolibérale de l’économie. Générer plus de profit,, avoir plus de possibilités d’emploi, donner à la Grèce une économie plus forte, plus extravertie et plus compétitive : c’est à ces simples promesses que se résume le projet ambitieux de ND, qui semble mieux correspondre aux intérêts de ladite « classe moyenne » grecque. Le résultat des élections législatives exprime ainsi le souhait d’une grande majorité de Grecs de laisser derrière eux la période de la crise économique et de passer à un modèle de croissance rapide et accélérée, quitte à légitimer et à normaliser les politiques économiques d’austérité et de libéralisation de l’économie appliquées pendant la crise. Cet ordre impératif au niveau idéologique de changement de modèle, pour « dépasser définitivement la crise », donne en vérité le feu vert pour l’approfondissement du néo-libéralisme économique, mêlé paradoxalement à un conservatisme social selon le modèle de ND.

Ce feu vert présuppose pourtant l’échec partiel et la désapprobation généralisée des politiques adoptées auparavant par SYRIZA ; il s’appuie sur une légitimation tirée de la défaite des programmes politiques qui s’opposaient au lien classique entre libéralisation et croissance en proposant un modèle de croissance socialement juste et égalitaire. Comment ce parti de gauche, le grand gagnant de deux élections en 2015, a été amené à perdre la bataille politique et idéologique en Grèce, après quatre ans au pouvoir ?

La réponse n’est pas simple. S’il existe pourtant un mot-clé pour saisir le climat des élections de juin 2019, et pour comprendre la défaite de SYRIZA, il est probablement celui de « classe moyenne ».  Ce terme, difficile à définir et à attribuer à une couche sociale particulière et délimitée, a joué un rôle idéologique déterminant pour ces élections. ND s’est adressée à son électorat comme à une classe moyenne ignorée, négligée et méprisée tout en le constituant comme telle. Cette stratégie a fini par payer.

Les politiques sociales suivies par SYRIZA pendant les quatre années où le parti se trouvait au gouvernement ont été souvent appelées « le programme parallèle », c’est-à-dire mis en place en même temps que les réformes imposées par les memoranda pour en compenser les effets. Le dit programme parallèle, associé par excellence à des jeunes politiciens « travailleurs » et non-corrompus (comme l’ancienne Ministre du Travail, Effie Achtsioglou, le candidat pour la Mairie d’Athènes et responsable du Corps de l’Inspection du Travail, Nassos Iliopoulos, ou encore l’ancien Ministre d’Etat Dimitris Tzanakopoulos), incarne l’aspect social et radicalement de gauche de ce parti en mutation politique et idéologique extrêmement rapide qu’est SYRIZA. Parmi les plus importantes mesures de ce programme on peut compter l’accès universel au système de santé publique (y compris pour 2.500.000 non-assurés), l’attribution de la fameuse « allocation de solidarité » (revenu social de solidarité) à 186.000 bénéficiaires, le lancement d’un programme de distribution de repas scolaires dans les écoles publiques (Les écoles publiques en Grèce ne disposent normalement pas de cantines scolaires, et les élèves sont nourris aux frais de leurs familles), la gratuité des transports publics pour les chômeurs, la gratuité de l’électricité pour les foyers en difficulté financière, des mesures d’allégement et de paiement en plusieurs fois des dettes pour des personnes en difficulté financière et des petites et moyennes entreprises à risque et l’aide au logement. Ces mesures ont surtout visé à arrêter l’appauvrissement croissant des couches populaires de la société grecque, frappées par la crise, et surtout à empêcher une crise humanitaire. Si cette classe populaire appauvrie a vu son quotidien stabilisé, elle demeure pourtant dans des conditions de travail et de vie très précaires et n’a pas retrouvé la qualité de vie qu’elle avait avant la crise.

En même temps, ce « programme parallèle », sous la pression des obligations politiques et économiques du pays vis-à-vis du FMI et des institutions européennes, est resté en quelque sorte bloqué à son premier niveau d’application, celui de l’aide « aux plus faibles » sans jamais prendre la forme de l’approfondissement d’un programme de redistribution égalitaire et socialement juste. Les couches sociales moins défavorisées mais toujours en difficulté – tels que les petits entrepreneurs, ou les salariés du privé – et ayant perdu plus de 50% de leurs revenus avant-crise n’ont pas été concernés par les mesures. Au contraire, ils ont plutôt été indirectement affectées par elles, dans le cadre d’un système fiscal qui exigeait parfois jusqu’à 60% de leurs revenus en taxes et cotisations diverses en partie pour financer ces dépenses.

Le pacte classe moyenne-classe populaire instauré par SYRIZA pour obtenir le consensus nécessaire qui l’a apporté au pouvoir a ainsi été doublement brisé : la classe populaire n’est pas devenue classe moyenne, comme elle l’aurait voulu… sans pour autant que la dernière puisse bénéficier autant que la première d’une aide concrète pour améliorer son quotidien. De surcroît, la logique redistributive proposée par SYRIZA en 2015 – « taxer les plus riches pour aider les moins aisés » – a en grande partie échoué. Le gouvernement de gauche n’a pas réussi à mettre la main sur les couches réellement favorisées (grandes entreprises, capital maritime, etc.) se tournant ainsi vers une classe moyenne déjà surtaxée par les gouvernements précédents pour trouver les ressources qui ont financé le programme parallèle. Alexis Tsipras, accusé par la journaliste Sia Kossioni pendant son entretien à la chaine SKAI, d’avoir dérobé la classe moyenne de ces derniers moyens pour financer ses politiques sociales, avait répondu « si vous aviez deux enfants et l’un d’eux était malade, n’auriez-vous aussi pas pris un peu de la nourriture du plus fort, pour donner à manger au plus faible ? ». Il semblerait que l’enfant plus fort n’ait pas trouvé cet arrangement très viable, ni très juste. Ladite classe moyenne, prompte à oublier la période pré-SYRIZA tel un véritable enfant, s’est retournée vers une forme de représentation plus classique, traditionnelle et conservatrice, qui lui proposait un pacte entre les couches moyennes et supérieures de la société, liées par des intérêts prétendument communs (réductions fiscales, libéralisation de l’économie, etc.).

Existe-t-il pourtant la possibilité d’une véritable alliance sociale en Grèce entre les couches supérieures et celles qui s’identifient comme moyennes, comme le suggère Nea Demokratia? Et encore, une telle alliance pourrait-elle être utile et bénéfique « à tous », y compris aux moins favorisés, comme le prétend le nouveau gouvernement ? Ce deal de droite apporte-il un lendemain au ciel « plus bleu », plus européen et plus moderne, pour les Grecs ?

Les premiers jours du nouveau gouvernement laissent entendre le contraire. La composition du gouvernement de Kyriakos Mitsotákis compte 46 hommes et seulement 5 femmes. Parmi eux, Notis Mitarákis, Ministre du travail, qui a déjà été condamné pour violation du droit du travail, ainsi qu’Adonis Georgiadis, Ministre du Développement et des Investissements, et Makis Voridis, Ministre du Développement rural et de l’Agriculture, réputés pour leurs positions antisémites et xénophobes. Une des premières actions de Mitsotákis fut la suppression du Corps de l’Inspection du Travail et le transfert des organismes du système pénitentiaire et des prisons de la tutelle du Ministère de la Justice à celle du Ministère de la Paix publique et la Protection du Citoyen. Le même Ministère s’est vu également attribuer la gestion de la crise migratoire et les autorités administratives responsables des personnes étrangères, des demandeurs d’asile et des migrants, après la suppression du Ministère de la politique migratoire. Enfin, le Secrétariat général de la Recherche et de l’Enseignement supérieur – appartenant jusque-là au Ministère de l’Éducation nationale – a été intégré au Ministère du Développement et des Investissements ; sa place sera occupée désormais par un autre Secrétariat, celui de la Religion et des Cultes qui retourne au Ministère de l’Éducation nationale après quatre ans d’absence. Qui plus est, Kyriakos Mitsotákis a pris sous sa responsabilité personnelle le Service national des Renseignements, l’Organisme national de télédiffusion et radiodiffusion publiques (ERT) et l’Agence Athénienne de Presse (EPI).

La composition du nouveau cabinet de Kyriakos Mitsotákis et les premières décisions et actions de son gouvernement font assez rapidement tomber le masque d’un centre-droit, libéral et moderne, pour révéler une droite autoritaire, nationaliste et conservatrice. ND a ainsi immédiatement reconnu ses dettes politiques et idéologiques envers l’extrême droite nationaliste et l’église, ainsi que son attachement à une oligarchie économique et médiatique. Les quatre ans qui suivent sous ce « ciel bleu » de Nea Dimokratias annoncent alors plus sombres pour le pays : le gouvernement a opté pour un mélange entre gouvernementalité néolibérale dure et construction d’un mécanisme de répression puissant et agressif, saupoudré d’une idéologie nationaliste conservatrice et sécuritaire.

Photo credit: Max Pixel

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