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Des murs ou des digues ?

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Share the post "Des murs ou des digues ?" Cet article apparaîtra dans le prochain numéro de The Tocqueville Review/La Revue Tocqueville, Vol. XXXX, n°1 (2019). Dans le système de la liberté naturelle, le souverain n’a que trois devoirs à remplir ; trois devoirs, à la vérité, d’une haute importance, mais clairs, simples et à la portée d’une intelligence ordinaire. Le premier, c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le second, c’est le devoir de protéger, autant qu’il est possible, chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice. Et le troisième, c’est le devoir d’ériger et

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Des murs ou des digues ?

Cet article apparaîtra dans le prochain numéro de The Tocqueville Review/La Revue Tocqueville, Vol. XXXX, n°1 (2019).

Dans le système de la liberté naturelle, le souverain n’a que trois devoirs à remplir ; trois devoirs, à la vérité, d’une haute importance, mais clairs, simples et à la portée d’une intelligence ordinaire. Le premier, c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le second, c’est le devoir de protéger, autant qu’il est possible, chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice. Et le troisième, c’est le devoir d’ériger et d’entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l’intérêt privé d’un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n’en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoiqu’à l’égard d’une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses.

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations,

Livre IV, Chapitre IX.

L’urgence politique

Les États-Unis sont en état d’urgence. Depuis le 15 février 2019, le pays est soumis à une « Proclamation présidentielle déclarant l’urgence nationale à la frontière sud » signée de la main de Donald Trump. Par cette manœuvre politique, le Président tente d’obtenir de force le financement d’une nouvelle portion de mur à la frontière avec le Mexique que le Congrès lui a légalement refusé, une offensive sans précédent dans l’histoire du pays. Le texte commence par ces mots : « La situation actuelle à la frontière sud crée une crise humanitaire et sécuritaire qui menace le cœur de la sécurité nationale et constitue une urgence nationale ».

L’urgence humanitaire liée aux migrations panaméricaines invoquée par le Président américain existe bel et bien (même si les flux migratoires en provenance du Mexique sont bien plus faibles sous sa Présidence qu’ils ne l’étaient sous celles de Clinton, W. Bush et même Obama), mais elle doit tout à la posture autoritaire et à l’incompétence à la fois réelle et calculée de son administration qui se nourrit de cette crise opportune pour consolider sa base électorale.

Si les services d’immigration sont aujourd’hui débordés, c’est parce qu’ils sont sous-financés et désorganisés. Il en résulte que les conditions d’accueil des personnes appréhendées – parmi lesquelles de nombreux enfants – sont indignes, tandis que les voies empruntées par les migrants qui fuient une impitoyable violence civile sont de plus en plus périlleuses, le trafic humain remplaçant le commerce de la drogue comme source de revenu principal des cartels mafieux du Mexique ou du Salvador.

Le fameux mur existe d’ailleurs déjà en partie : sur les 3 144 kilomètres de frontière entre les États-Unis et le Mexique, environ 1 000 kilomètres sont couverts de barrières diverses. Mais il ne résout ni n’empêche rien : c’est un paravent que les États-Unis ont dressé pour masquer leur responsabilité dans l’effondrement politique de l’Amérique centrale, à la fois directe (via l’interventionnisme politique, comme ces derniers mois au Venezuela) et indirecte (via le marché de la drogue nourri par la demande des consommateurs américains). Tant que cet effondrement politique se prolongera, les familles d’Amérique centrale fuiront vers le Mexique et les États-Unis.

Pour ne souligner que ce symptôme, la plupart des pays d’Amérique centrale sont devenus les pays les plus violents de la planète, avec des taux d’homicide jusqu’à dix fois supérieurs à des pays en développement comparables. Parmi les dix nations connaissant les taux d’homicide les plus élevés, quatre sont en Amérique centrale (tableau 1).

L’urgence climatique

Mais voilà qu’une autre crise nationale, bien réelle, se profile. La National Oceanic and Atmospheric Administration vient d’avertir dans un communiqué du 21 mars 2019 les médias et le public américains que la moitié des États feraient face dans les prochaines semaines à un risque « modéré à majeur » d’inondation sous l’effet d’une fonte accélérée des glaces et de précipitations excessives, autrement dit sous l’effet du printemps déréglé qui devient graduellement la norme aux quatre coins de la planète. La ligne de fracture est ici entre l’Est et l’Ouest (voir carte).

Tableau 1. Victimes d’homicide volontaire en 2016

Taux pour 100 000 habitants 

El Salvador 105,4
Honduras 57,5
Jamaïque 42,1
Lesotho 41,2
Bahamas 37,7
Afrique du Sud 33,8
Belize 33,1
Trinidad et Tobago 30,9
Guatemala 29,4
Brésil 28,4

Source : United Nations Office On Drugs and Crime (UNODC).

Cette situation périlleuse, dont le risque humain et économique s’est déjà largement matérialisé au cours des derniers mois dans le Nebraska, le Minnesota et l’Iowa, n’a rien d’exceptionnel et tout de structurel. Le rapport d’évaluation publié en novembre 2018 par 13 agences fédérales des États-Unis et traité par le mépris par l’administration Trump, est parfaitement explicite sur la question de l’intensification des inondations dont il fait l’un des plus grands risques pour la région du Midwest, au sujet de laquelle les experts notent : « l’augmentation des précipitations, en particulier les fortes pluies, a accru le risque global d’inondation, perturbant les transports et endommageant les biens et les infrastructures».

 

Carte. Les risques d’inondation prévus au printemps 2019 aux États-Unis.

Des murs ou des digues ?

Source : NOAA.

Le rapport est tout aussi clair sur l’état d’impréparation actuel des localités exposées, faute d’investissement adéquat dans l’adaptation au changement climatique, en dépit de préparatifs récents : la plupart des efforts entrepris depuis peu sont, selon l’expression des experts, « sans commune mesure » avec le défi du changement climatique.

Les deux urgences américaines de ce printemps 2019 ont-elles un rapport ? On peut en voir au moins deux. D’abord le changement climatique aggrave encore les conditions d’existence des habitants d’Amérique centrale en dégradant à grande vitesse leur système agricole qui est aussi leur principal et souvent unique moyen de subsistance (les récoltes de maïs ne résistent plus à la chaleur et à la sécheresse extrêmes, les pestes végétales pullulent et dévastent les récoles de café, etc.). Le continent américain sera à n’en pas douter le théâtre d’événements climatiques dramatiques dans les prochaines années et ces événements accentueront encore les migrations climatiques panaméricaines.

Plus fondamentalement encore, le changement climatique en général et le risque d’inondation en particulier imposent aux États-Unis la construction d’infrastructures ou plutôt leur reconstruction. L’association des ingénieurs civils des États-Unis, qui évalue depuis trente ans l’état des infrastructures du pays, a souligné dans son rapport de 2017 leur inquiétante dégradation : la note globale attribuée est « D+ », soit 7 sur 20, les digues (comme les barrages, autres infrastructures hydrauliques) recevant la note calamiteuse de « D », soit 3 sur 20 (tableau 2).

Aux yeux des ingénieurs, la note « D » correspond à des infrastructures « dans un état médiocre à passable et la plupart du temps en deçà des normes techniques, de nombreux éléments des installations se trouvant en fin de vie. Une grande partie du système présente une détérioration significative avec un fort risque de défaillance totale ». Il en coûterait aujourd’hui au pays un effort d’investissement de 4,6 trillions de dollars sur dix ans, soit environ un quart du revenu national annuel pour restaurer ces infrastructures défaillantes.

Cet effort de reconstruction n’implique pas de bétonner davantage les États-Unis et d’y aggraver encore l’artificialisation des sols. Les digues qu’il s’agit d’ériger contre les effets du changement climatique ne sont pas nécessairement des barrières artificielles : elles peuvent prendre la forme de protections végétales comme les mangroves qui progressent aujourd’hui vers le Nord en Floride (sous l’effet du changement climatique). Des barrières de mangrove de seulement 2 mètres de largeur ont en effet le pouvoir de réduire l’impact des vagues de 90% (leur rôle protecteur a été démontré notamment lors du tsunami de 2004 en Asie ou au Belize en 2005).

Cet effort de reconstruction représenterait également un investissement dans la justice sociale tant il est manifeste que les Américains ne sont pas exposés équitablement à l’effondrement de leurs infrastructures. Une distinction importante doit être ici établie entre l’inégalité dans l’exposition et dans la sensibilité. Environmental inequalities among individuals and groups indeed depend on a combination of exposure (socio-economic context, geographical context, behaviors, etc) and sensitivity (age, health, etc).

 

Tableau 2. L’état des infrastructures des États-Unis en 2017

Aviation

D
Ponts C+
Barrages D
Eau potable D
Énergie D+
Traitement des déchets dangereux D+
Voies navigables D
Digues D
Ports C+
Parcs publics D+
Transport ferrovière B
Routes D
Écoles D+
Traitement des déchets solides C+
Transit D-
Traitement des eaux usées D+
Note globale D+

Source : ASCE’s 2017 Infrastructure Report Card.

Les inégalités entre les individus et les groupes face aux catastrophes dites naturelles dépendent en effet d’une combinaison de leur exposition respective (contexte socio-économique, contexte géographique, comportements individuels, etc.) et de leur sensibilité respective (âge, état de santé, etc.). La signification de cette distinction est claire : des personnes différentes sont diversement exposées à des risques environnementaux résultant de phénomènes naturels extrêmes.

Un certain nombre d’études ont ainsi montré que l’impact humain de l’ouragan Katrina à l’automne 2005, dû à la défaillance des digues censées protéger la ville de la Nouvelle-Orléans, a été déterminé par l’inégalité raciale et sociale. Le sociologue de Brown University, John Logan, a noté que « les quartiers des groupes sociaux ayant le moins de ressources ont été les plus touchés ». Plus précisément, près de la moitié de la population des zones les plus endommagées était Africaine-Américaine, plus pauvre et moins employée que celle des zones non touchées.

Logan en conclut que « la plupart des résidents vulnérables s’est avérée aussi plus exposée au risque », insistant sur le caractère cumulatif des inégalités sociales et environnementales. D’autres études montrent dans la même veine que les moins favorisés (dont une écrasante majorité de non-Blancs) ont été les moins préparés à affronter l’ouragan, les moins susceptibles d’être secourus par les pouvoirs publics et les moins à même de revenir à une vie normale après la catastrophe.

Cette inégalité sociale et raciale est patente aujourd’hui dans l’exposition au risque d’inondation « interne » par le débordement des cours d’eau (l’exposition au risque « externe » de submersion par les mers et les océans touche aussi les plus riches et les Blancs, surreprésentés parmi les propriétaires fonciers et immobiliers dans les localités côtières). C’est d’autant plus vrai que les digues ont pour effet de détourner les inondations de certaines localités vers d’autres. La notion d’inégalité environnementale est ici déterminante1.

Plus encore, l’épisode de la grande crue du Mississipi de 1927, récemment remis en lumière par Susan Scott Parrish, vient rappeler que les désastres dits naturels sont toujours des événements politiques, qui renvoient à des causes socio-économiques et appellent des réponses politiques qui varient selon les époques, les cultures et les idéologies.

En l’occurrence, la multiplication et l’intensification des catastrophes liées au changement climatique à travers le monde pourraient être l’occasion de repenser les protections sociales graduellement construites depuis la fin du XIXe siècle. Dans un ouvrage qui, pour la première fois, a défini et précisé la notion de politique sociale, Richard Titmuss écrit : « Nous n’avons pas de politique publique à l’égard du temps qu’il fait parce que, jusqu’à nouvel ordre, nous ne pouvons rien au temps qu’il fait ». Les temps ont changé.

Nous pouvons désormais quelque chose aux tempêtes, aux sécheresses, aux inondations qui ravagent les communautés humaines sur la planète du fait du changement climatique dont nous sommes responsables. L’Anthropocène est, au sens géologique comme au sens météorologique, le temps que nous faisons. Mais nous pouvons également quelque chose aux conséquences sociales, déjà considérables et appelées à grandir encore au cours des prochaines décennies, de ce que nous avons mis en mouvement au milieu du XIXe siècle, en Europe, avec les premières émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine dans les faubourgs de Londres.

Car une autre révolution a suivi de peu la révolution industrielle : la révolution de la protection sociale. Cette concomitance ne doit rien au hasard. Dans sa plus simple expression, l’État-providence oppose un droit à un risque. La révolution industrielle et la première mondialisation, en accroissant les vulnérabilités économiques, ont en retour renforcé les demandes de protection collective. Fait remarquable et rarement souligné, à la fin du XIXe siècle, l’écologie émerge comme science quelques années avant la naissance de la protection sociale2. Rien de fortuit : le bouleversement de la révolution industrielle a suscité une double protection, de la société mais aussi de la biosphère.

C’est cette protection social-écologique qu’il s’agit d’inventer au début du XXIe siècle en partant d’une vérité simple mais exigeante : les crises écologiques sont des risques sociaux. Pour répondre à ce défi, il pourrait être nécessaire de métamorphoser l’État-providence en un État social-écologique.

Nous en sommes loin avec l’administration Trump qui s’en remet à des solutions médiévales pour faire face aux défis du XXIe siècle. Et pourtant, les États-Unis n’ont pas besoin d’un mur pour endiguer les flux, ils ont besoin de digues pour contenir les flots.

Notes

[1] Une inégalité environnementale, qui peut être la simple observation empirique d’une disparité, se traduit par une injustice sociale dès lors que le bien-être et les capacités d’une population particulière sont affectés de manière disproportionnée par ses conditions environnementales d’existence, même si cette situation résulte d’un choix. Les conditions environnementales d’existence désignent, de manière négative, l’exposition aux nuisances, pollutions et risques et, de manière positive, l’accès aux aménités et ressources naturelles. Le caractère particulier de la population en question peut être défini selon différents critères, sociaux, démographiques, territoriaux, etc. La justice environnementale vise dès lors à repérer, mesurer et corriger les inégalités environnementales qui se traduisent par des injustices sociales. Elle suppose l’adoption d’un arsenal efficace de politiques publiques, qui inclut des moyens de recherche conséquents. Voir E. Laurent « Mesurer et réduire les inégalités environnementales en France » in C. Larrère « Les inégalités environnementales », PUF, 2017.

[2] L’État-providence est né en 1883 avec la loi sur les accidents du travail instituée sous Bismarck pour répondre à la révolte d’un salariat allemand tenté par le communisme. C’est comme une maison, une entité autonome et intégrée, qu’Ernst Haeckel conçoit le monde naturel quand il utilise en 1868 le mot radical « oikos » pour définir l’écologie comme la science des relations entre les organismes vivants et leur environnement organique et inorganique.

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