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Alain Bertho : Le temps des révoltes

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Share the post "Alain Bertho : Le temps des révoltes" Alors que les manifestations et les révoltes se multiplient au niveau mondial depuis deux ans, notre stagiaire Justin Saint-Loubert-Bié a interviewé Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’Université de Paris 8 et expert sur les révoltes, la mondialisation et l’altermondialisme. La conversation porta sur son essai Les enfants du chaos : Essai sur le temps des martyrs (Éditions La Découverte, 2016) et son nouveau livre, Time over ?: Le temps des soulèvements (Éditions du Croquant, 2020). Justin Saint-Loubert-Bié : Vous expliquez dans vos ouvrages que la démocratie parlementaire est en train de souffrir d’une crise de légitimité. Est-ce que vous pourriez résumer en quoi consiste cette crise de légitimité,

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Alain Bertho : Le temps des révoltes

Alors que les manifestations et les révoltes se multiplient au niveau mondial depuis deux ans, notre stagiaire Justin Saint-Loubert-Bié a interviewé Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’Université de Paris 8 et expert sur les révoltes, la mondialisation et l’altermondialisme. La conversation porta sur son essai Les enfants du chaos : Essai sur le temps des martyrs (Éditions La Découverte, 2016) et son nouveau livre, Time over ?: Le temps des soulèvements (Éditions du Croquant, 2020).

Justin Saint-Loubert-Bié : Vous expliquez dans vos ouvrages que la démocratie parlementaire est en train de souffrir d’une crise de légitimité. Est-ce que vous pourriez résumer en quoi consiste cette crise de légitimité, ainsi que ses causes ?

Alain Bertho : Je vais commencer par ce que j’observe comme ethnologue et anthropologue, sur mes objets de recherche habituels depuis maintenant 15 ans : l’émeute, la violence collective et les mobilisations populaires. Il est frappant que les moments d’élection, dispositifs créés en démocratie pour pacifier les conflits en les transformant en conflits de programme et de discours, ces moments sont de plus en plus des déclencheurs d’affrontements et d’émeutes. Malgré l’élection ou directement à cause de l’élection. C’est le cas aujourd’hui en Côte d’Ivoire ou en Guinée autour du choix des candidats, en Biélorussie, en raison de la fraude. La campagne électorale américaine se déroule dans un climat de violence que le président actuel attise. On peut craindre le pire au moment de la proclamation des résultats. Cette évolution récente s’inscrit dans le prolongement de la brutalisation des rapports entre les pouvoirs et les peuples depuis plusieurs décennies. 

L’élection ne mobilise plus. Sur le plan électoral, globalement il y a une baisse de la participation dans de nombreux pays, y compris dans des pays où le vote est obligatoire. Cela a été le cas au Brésil, notamment au moment de l’élection de Bolsonaro. Ceci se prolonge par la perte de confiance populaire générale vis-à-vis des gouvernements. Celle-ci s’exprime sous la forme de mouvements « dégagistes », de mouvements populistes, mais aussi de ce qu’on a observé en 2019, juste avant la pandémie, c’est-à-dire d’une multiplication de soulèvements. Les déclencheurs de ces soulèvements peuvent être assez divers, et peuvent paraître anecdotiques, comme la hausse du prix d’essence ou une taxe sur internet. Mais ils ont provoqué des mouvements nationaux dans de nombreux pays en Amérique Latine, en Afrique, en Asie, en Europe… J’ai compté 24 pays touchés sur l’année 2019. Ce qui pourrait paraître comme des questions sectorielles comme le déficit de production électrique, de diffusion électrique ou le prix de l’essence, devient emblématique de la corruption, du mépris social et de l’incompétence générale de ces pouvoirs. Ces révoltes portent toujours sur une remise en cause de la totalité de la classe politique, une remise en cause de sa corruption, de son incompétence, de sa brutalité, comme en France avec les gilets jaunes ou comme au Liban. Les forces politiques, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, le leur rendent bien et sont unies dans la peur de la rue, de sa radicalité et de sa violence. La situation libanaise est assez exemplaire…

Il faut prendre au sérieux ce que nous disent ces mouvements à travers leurs slogans mais aussi leurs actes. 

La critique de l’incompétence et la remise en cause de la légitimité de ces gouvernements dépassent la mise en cause des régimes parlementaires. Elles touchent de la même façon tous les pouvoirs qui se réclament d’une légitimité populaire, qu’ils soient dictatoriaux ou démocratiques, quand ces pouvoirs ne remplissent pas leurs mandats biopolitiques de base, assurer la gestion du pays, la gestion de la survie des gens qui y vivent. De ce point de vue, la pandémie a été une épreuve de vérité terrible pour de très nombreux gouvernements, y compris ceux qui sont arrivés au pouvoir sur des vagues « dégagistes » et populistes, comme au Brésil et aux États-Unis. 

Quand ils parlent de « corruption », quand ils scandent « tous pourris », les mouvements désignent, avec une certaine lucidité, la corruption structurelle que la financiarisation a instaurée dans l’ensemble de la vie sociale, et surtout les États. Dans mon dernier livre, je cite les chiffres du FMI sur la dette mondiale en 2018. Le montant dettes souveraines atteint 75% du PIB mondial, et les dettes en général, publiques et privées, dépassent les 200% de ce PIB. En clair,  les richesses produites chaque année par l’humanité sont mises en hypothèque au profit des banques et d’une rente financière en partie garantie par les Etats eux-mêmes. De ce point de vue, les États deviennent directement des agents d’extraction du profit financier à travers l’impôt. Comment voulez-vous dans ces conditions que ces mêmes États aient les moyens d’affronter les défis de survie de l’humanité : la question du changement climatique, de la biodiversité et des conséquences sanitaires ?  Ils rendent prioritairement des comptes aux marchés financiers et non plus à leur peuple.

Cette situation est d’autant plus explosive que les peuples en question ont aujourd’hui des compétences pratiques locales sur les questions de survie qui leur permettent de contester les pouvoirs en place sur ce qui faisait jusqu’ici leur légitimité : c’est-à-dire leur compétence biopolitique. La façon dont le gouvernement français a géré la Covid-19 est exemplaire de cette faillite. Mais durant cette période, il a été vraiment impressionnant de voir comment les gens « ordinaires », des professionnels, des soignants, des médecins, des éboueurs, des caissières, des gens qui habitent dans les cités populaires – ont pris en charge l’organisation du pays. Ils l’ont fait malgré, voire contre, des décisions gouvernementales erratiques et tout à fait insuffisantes. Cette expérience collective a été une expérience politique originale qui a ajouté la fierté à la révolte. Si la pandémie dure, cette nouvelle puissance subjective va se renforcer. Mais elle va aussi renforcer les craintes d’un pouvoir qui n’a plus que l’autoritarisme et la brutalité à lui opposer.

La pandémie avec la mise à l’ordre du jour de la survie de l’humanité, a eu un effet d’accélération de la crise générale de la gestion étatique. En novembre 2019, j’avais avancé l’idée « d’effondrement politique du monde ». Cet effondrement se confirme.

Vous avancez que ceux qui se révoltent contre « le système » aujourd’hui ne veulent plus trouver des « traductions politiques » de leurs mouvements, c’est-à-dire les transformer en plateformes électorales. Pourquoi ? Quels effets – directs ou indirects – peuvent avoir les soulèvements populaires, s’ils ne veulent ou ne peuvent pas prendre le pouvoir ?

L’expérience politique des peuples au vingtième siècle est celle de pouvoirs qui ont dévoyé les espoirs populaires et trahis leurs promesses. Nous avons tous en tête cet immense espoir social qu’a été le communisme et son retournement en dictature policière et sanglante. Mais à une autre échelle, l’espoir ouvert par de la chute du Mur de Berlin a lui aussi été entré dans le néo-libéralisme économique et « l’illibéralisme » de nombreux pays de l’Est européen. Le naufrage du XX° siècle n’a pas épargné la social-démocratie, ou les mouvements d’indépendance postcoloniale, deux grandes promesses politiques qui se sont enlisées chacune à sa manière dans la gestion quotidienne et souvent dans la corruption. Cette expérience populaire partagée et diversifiée est celle de l’impuissance politique produite par la délégation de pouvoir, qu’elle soit démocratique ou non, électorale ou révolutionnaire. 

Depuis une quinzaine d’années, en tout cas depuis 2011 et ce qu’on a appelé le « Printemps arabe », les mobilisations populaires qui ont eu le plus d’ampleur sont celles qui ont refusé tout porte-parole, toute idée de parole déléguée, toute idée de pouvoir délégué, et enfin toute idée de « prise du pouvoir ». Les soulèvements de 2011, lorsqu’ils sont arrivés à abattre les pouvoirs en place comme en Tunisie ou en Égypte, ont laissé à d’autres le soin de gérer les affaires. A l’instar des trompettes de Jéricho : ils ont réussi à abattre les murs. Mais ils ne sont pas entrés dans la ville, avec toutes les conséquences, et les déceptions, que cela a pu avoir ensuite. Des peuples en mouvement ont congédié le schéma révolutionnaire du XX° siècle au profit de la démarche du mouvement zapatiste au Chiapas 15 ans plus tôt. Tel a été le cas des Gilets jaunes en France qui se sont refusés à toute démarche électorale. 

Ces mouvements se sont constitués autour de l’occupation d’un lieu, et de la présence physique dans l’espace urbain, remplaçant ainsi « la représentation politique » honnie par la « présentation du peuple », en disant tout simplement « nous sommes là ». Ils ne sont pas là seulement pour revendiquer, mais pour énoncer des prescriptions communes et construire de façon visible cette compétence dont je parlais tout à l’heure. En même temps, ils se donnent les moyens de produire un contre-récit du pouvoir, tâche jusqu’ici dévolue à des partis ou à des élus. 

Pour des gens qui sont dans l’urgence – que ce soit l’urgence sociale, l’urgence vitale, ou l’urgence due au compte à rebours pour la survie de la planète – il n’est plus question aujourd’hui de s’en remettre aux décisions de ceux auxquels nous avons délégués le pouvoir pour un mandat de cinq ans, six ans, quatre ans. Peu importe la durée pendant laquelle ces représentants font ce qu’ils veulent, elle est toujours trop longue, quand on sait que l’inattendu sera toujours au coin de la rue dans les années qui viennent, appelant à chaque fois à la mobilisation des compétences populaires. 

Les organisations qui ont assuré la transparence et la gestion pratique de cette délégation de pouvoir au début de la démocratie et durant deux derniers siècles, c’est-à-dire les partis, font aujourd’hui défaut. Agents principaux et obscurs de la sélection des candidats, ils sont devenus des obstacles à cette transparence des mécanismes du pouvoir. La contestation populaire de l’élection porte aujourd’hui sur la non-transparence des résultats comme en Biélorussie en 2020 ou la Bolivie en 2019 mais aussi sur la non-transparence de la désignation des candidats, à l’instar des émeutes en Côte d’Ivoire où vont s’affronter électoralement Gbagbo, Bédié, Soro, Blé Goudé et Ouattara, c’est-à-dire les mêmes acteurs depuis 25 ans. 

Les partis qui ont été des élément de libération il y a deux siècles ne le sont plus aujourd’hui, et apparaissent au contraire comme un outil de maintien au pouvoir de gens qui se connaissent, qui se tiennent les coudes, et qui sont corrompus. D’où le succès de cette notion d’une « classe politique », qui peut pour un marxiste traditionnel apparaître comme complètement incongrue, mais qui est vécue par les gens. Il y a une oligarchie qui s’est constituée au-delà des divergences électorales avec une communauté d’intérêt, de vie et de destin. 

La question la plus importante aujourd’hui est celle de la puissance politique de ces mobilisations, de leur capacité à résister à la répression et à peser sur le pouvoir sans se laisser corrompre. Aucune ne remet en cause l’idée qu’il y ait besoin d’un pouvoir politique. Cette très grande méfiance de la classe politique, ce rejet, ce n’est pas l’anarchisme du vingtième siècle. Mais si on s’accorde sur le fait qu’il y a besoin d’un pouvoir, on exige qu’il soit au service de l’intérêt commun. Donc on retrouve cette question qui avait été soulevée par les Zapatistes à la fin du vingtième siècle : c’est-à-dire cette idée d’un gouvernement obéissant. Comment faire obéir le pouvoir tout en sachant qu’il ne sera jamais à l’abri d’un peu – ou de beaucoup – de corruption ?

Cette ambition ne peut se réaliser que lorsque ces mobilisations développent explicitement une dimension instituante. La colère ne suffit pas, la qualité des propositions programmatiques non plus. La puissance ne s’acquiert que dans la capacité à faire ici et maintenant, à imposer des procédures de gestion du commun. C’est la grande force des « Zones à défendre » comme celle de Notre-Dame-des-Landes en France.  C’est ce qui fait la force subversive des mobilisations professionnelles et solidaires, dans les quartiers, dans les hôpitaux notamment, durant le confinement. C’est ce qui fait le succès croissant des agriculteurs qui font le choix d’une agriculture biologique.

Cette dynamique instituante ne garantit pas le calme, car elle heurte de front, ici et maintenant, des intérêts très puissants. Ce n’est pas une guerre de position tranquille, comme on aurait pu la penser au vingtième siècle ; il y aura forcément de la tension, de la répression et de la violence, comme il y en a déjà eu. 

Vous expliquez dans Les enfants du chaos que Daesh est presque seul en offrant un « nous » qui peut effectivement s’opposer à la mondialisation. Quel type de « nous » faudrait-il développer face à la mondialisation et la catastrophe climatique, à part celui qu’offre l’État islamique ? Comment le construire ?

Daesh est d’une certaine façon le dernier avatar monstrueux des mobilisations politiques et organisationnelles de la modernité. C’est une organisation basée sur un déni total de la compétence populaire, au nom du dogme et de la foi. Il y a aussi des formes extrêmes de délégation et de représentation. Ceux qui dirigent Daesh sont censés représenter la vérité de dieu, tous les musulmans et l’intérêt de l’humanité tout entière. Par ailleurs, ce mouvement est parvenu à rassembler des ressentiments très divers. L’engagement dans Daesh au Maroc, en Tunisie, en France, en Syrie, en Turquie, n’a pas le même sens, ne puise pas dans les mêmes colères ni les mêmes souffrances. Ceux qui s’engagent, qui se retrouvent ensemble derrière cette monstruosité, le font pour des raisons diverses. 

Le « nous » de Daesh existe dans l’identification d’un projet politique commun et se nourrit de plusieurs « nous » identitaires. Ces « nous » identitaires peuvent reposer sur beaucoup de malentendus. Être un ancien officier baassiste en Irak et un jeune des quartiers populaires en France sont deux choses très différentes, mais ils se retrouvent ensemble en Syrie. Dans le même temps les deux s’engagent sur deux questions contemporaines essentielles dont on vient de parler. Premièrement, sur la question du rejet des pouvoirs. Ils ont construit un État d’un type nouveau, contre tous les États existants : un État qui n’existe que pour la guerre et la violence. Deuxièmement, sur la prise en compte de la perspective de la fin du monde, non pas pour s’y opposer, comme le font par exemple les manifestants contre le changement climatique, mais pour s’y inscrire. Daesh est bien évidemment nourri par une eschatologie de la fin du monde, où il s’agit de sauver les croyants dans la dernière bataille. C’est en ce sens que le « nous » de Daech est un « nous » à vocation universelle.

La question de l’universalité, la question de la compétence, et la question de l’avenir de l’humanité sont des questions fondamentales de notre temps. Elles sont incontournables et nous devons les traiter si nous voulons nous opposer aux réponses portées par Daesh. 

Les États-Unis viennent de vivre un soulèvement massif à la suite du meurtre de George Floyd, avec des répercussions internationales. Comment est-ce que ce soulèvement correspond aux mouvements que vous avez étudiés ?

Les émeutes et les violences que j’étudie depuis très longtemps interviennent de façon récurrente après la mort d’un jeune, mort dont la police est responsable (ou parfois simplement soupçonnée telle, la colère est la même). Ces drames frappent notamment des jeunes qui sont racisés ou socialement marginalisés. La France a vu une vingtaine de situations de ce type depuis le début du vingt-et-unième siècle, notamment en octobre-novembre 2005 après la mort de deux jeunes de Clichy/bois. Il y en a eu aux États-Unis après la mort de Michael Brown, et ensuite de Freddie Gray, à Ferguson et à Baltimore en 2014 et 2015. On pourrait y ajouter les événements en décembre-janvier 2011 en Tunisie déclenchés par la mort d’un jeune, Mohamed Bouazizi, ou les émeutes en août de la même année à Londres à la suite de la mort de Mark Duggan.

La vague actuelle de soulèvements est inédite par son ampleur aux USA et par son écho international. Elle dépasse les événements français de 2005 qui avaient pourtant frappé le monde. C’est la première fois qu’un tel mouvement prend une dimension mondiale et résonne de façon variée dans des situations très différentes. Qu’est-ce que des Sénégalais, par exemple, peuvent avoir en commun avec des jeunes Américains tués par la police ? Au-delà de la colère contre un racisme qui apparaît comme systémique en Europe et en Amérique, c’est une exigence d’universalité humaine authentique dans laquelle toutes les vies comptent.

Pour construire ensemble cette nouvelle universalité, il faut revisiter l’Histoire, par exemple l’histoire de l’esclavage, qui concerne les jeunes Sénégalais comme les jeunes en Europe ou aux États-Unis, il faut porter le fer de la critique dans les angles morts de la mémoire officielle de l’humanité, notamment celle d’un l’esclavage explicitement fondé sur le racisme comme celui que fut la traite des noirs américano-européenne à partir du 16° siècle. 

Les médias font souvent la différence entre des soulèvements « non-violents » et « violents » faisant l’éloge des premiers mais condamnant les seconds. La violence contre les personnes, ou la destruction de propriété et le pillage, sont-ils tout simplement la faute des « casseurs » ? Ou bien peut-on les caractériser comme tactiques légitimes de révolte ?

La question que vous posez est au cœur de mon travail. Depuis 15 ans, je relève les situations de violence civile partout dans le monde et j’en constitue une base de données accessible à toutes et tous. J’en fais notamment une analyse statistique géographique et diachronique. J’ai toujours complété ce travail par des enquêtes et des observations de terrain quand l’occasion se présentait, en France et au Sénégal. La question qui se pose est simple : qu’est-ce qui pousse des femmes et des hommes, alors que rien ne les prédisposait la veille, à se mettre à casser une vitrine ou à retourner une voiture, et à s’exposer en même temps à des dangers importants ?

J’insiste sur ce point qui m’a partout frappé sur le terrain. Il ne faut jamais oublier que ces situations de violence sont complètement asymétriques, et que ceux qui se mettent en danger physiquement et judiciairement le font en sachant pertinemment qu’ils ne vont pas gagner. Pour des civils désarmés, c’est prendre des risques considérables. Ce n’est pas une violence stratégique ou révolutionnaire. Chacune et chacun sait qu’on n’est pas en train de prendre la Bastille comme en juillet 1789 ou le Palais d’Hiver comme en octobre 1917. Chacune et chacun sait que la répression est et sera terrible.

Dans ces conditions qui peuvent être dramatique, nous sommes en présence d’un langage corporel, d’une politique du corps qu’il faut décrypter en tant que tel, face à une violence d’État qui est elle aussi un langage, un tout autre langage, celui d’États qui n’ont plus que ce recours-là pour imposer l’obéissance. 

Face à la brutalisation des pouvoirs, les peuples qui veulent se faire entendre doivent commencer par dépasser la peur. C’est d’ailleurs l’un des slogans des Chiliens en 2019 : « Ils nous ont tout volé, même la peur ». C’est ce que disent les Biélorusses en 2020 : « La peur est tombée ». Alors que dans les deux cas, la répression a été sanglante. 

Il existe bien sûr des groupes politiques, qu’on les appelle Black Blocks ou Antifas en Europe et aux États-Unis, dont la stratégie est, non pas de prendre le pouvoir par la violence, mais de conduire les manifestations à oublier la peur et à se battre. Cette stratégie de la pédagogie de l’affrontement peut rester isolée. Elle peut aussi, comme en France avec les Gilets Jaunes, entrainer des femmes et des hommes qui n’auraient jamais envisagé de passer à l’acte, et qui d’un seul coup le font en oubliant leur peur, avec parfois des conséquences très graves. Pour ces manifestantes et manifestants « ordinaires », ce passage à l’acte, ce défi à l’ordre est souvent un moment fondateur.

Dans ces conditions-là, c’est un peu difficile de faire le tri entre « le bon grain et l’ivraie » comme voudraient le faire les médias, des partis ou des syndicats. Il y a des gens que je connais, qui une demi-heure avant la manifestation étaient prêts à condamner la violence. Mais dans une situation d’affrontement, face à des forces de répression, leur passage à l’acte devient une évidence.

Cette violence n’est pas une fin en soi. Elle est le langage de ceux qui ne sont pas entendus (« unheard ») comme disait Martin Luther King. Elle pose un défi au pouvoir, elle affirme la gravité vitale de la colère, elle affirme la nécessité de la désobéissance. Dans les mobilisations les plus durables, cette première étape est d’ailleurs suivie d’une autre où la mobilisation qui a oublié la peur essaie d’imposer la non-violence, de maîtriser l’agenda de la confrontation comme pour dire « on ne vous craint pas, mais maintenant vous allez voir qu’on est capables d’éviter vos provocations, on est capable de manifester dans la paix et la responsabilité ». 

Quel est le rôle des intellectuels dans une démocratie plus directe qui met en avant l’intelligence des peuples ? Par ailleurs, comment les intellectuels peuvent-il prêter leurs connaissances, ainsi que leurs corps, aux révoltes populaires ?

Gramsci, dans les années 1930, avançait la notion « d’intellectuels organiques ». Ces intellectuels organiques auxquels il pensait étaient membres des partis politiques représentant les classes populaires. Il y a toute une tradition communiste d’ailleurs sur le rôle des intellectuels dans le parti. Ce n’est bien évidemment plus là que ça se joue. Surtout pas dans les partis. Les intellectuels de parti aujourd’hui agissent comme conseillers du pouvoir et non comme intellectuels organiques d’un « combat de classe » ! 

La place contemporaine des professionnels de la pensée ou des chercheurs (notamment en sciences sociales), des intellectuels en général, est au cœur des mobilisations. Elles et ils ont un rôle à jouer pour faciliter le passage d’une compétence populaire brute, pratique, diffuse à l’énoncé politique de propositions et de contre-récits. Il y a là une véritable responsabilité politique et éthique notamment des professionnels des sciences sociales. Cette responsabilité est la réponse à ce qu’un collègue Indo-Américain, Arjun Appadurai, appelle le « droit à la recherche » pour les mobilisations. Il faut le faire avec professionnalité et modestie car s’il faut aider à l’émergence d’une parole commune, il faut absolument éviter de lui substituer une parole des « savants » eux-mêmes.

Il s’agit d’un engagement scientifique et intellectuel hors duquel notre travail risque toujours d’être instrumentalisé voire piloté par les pouvoirs et leur violence. La crise de l’État rend problématique le maintien de « tiers-lieux » où la recherche pourrait se développer dans la paix et dans la sérénité. Il nous faut aujourd’hui savoir et choisir pour quoi et pour qui nous travaillons, à qui nous parlons. Il nous faut résolument être du côté des gens.

C’est personnellement mon expérience dans mon travail de recherche au Brésil, en France et au Sénégal. Ainsi, pendant plusieurs années au Sénégal j’ai accompagné au sein de l’équipe de l’Observatoire International des Banlieues et des Périphéries des habitants de banlieue et des associations qui luttaient contre l’incompétence et la corruption du gouvernement sénégalais face à des inondations annuelles catastrophiques dans la banlieue de Dakar.

Ce travail nous a permis de voir que sur des questions très pratiques et techniques, sur des questions d’hydraulique, de positionnement des nappes phréatiques, etc., des gens qui pouvaient par ailleurs être illettrés savaient très bien comment répondre aux inondations et les prévenir, mieux que les techniciens du Ministère.

Pour que cette compétence soit entendue, il lui fallait une légitimité, il fallait la construire en récit. Comme nous sommes des « techniciens de la pensée », nous avons travaillé à la formulation de ces compétences puis nous nous sommes techniquement mis au service de ces populations et de ces associations. Un film documentaire a été conçu par le collectif local, monté par trois jeunes du quartier passionnés de cinéma, avec du matériel que nous leur avons fourni. Nous avons mis en forme un « livre blanc » entièrement constitué de leur propres paroles. Nous avons organisé enfin une conférence de presse pour présenter le film et le livre blanc qui a été un vrai succès. Le gouvernement a dû reconnaitre le bien fondé de leurs propositions !

Pour moi, c’est une nouvelle exigence éthique des professions universitaires, pour les chercheurs en sciences sociales notamment mais pas seulement. Avec cette condition absolue, que l’éthique aille jusqu’au bout, c’est-à-dire que le chercheur ne cède pas à la tentation de devenir porte-parole.

Quel futur envisagez-vous pour la révolte et la résistance dans une ère de pandémie ?

La pandémie a confirmé l’accélération observée en 2019-2020. J’ai écrit mon dernier livre, Time Over ? Le temps des soulèvements, pendant le mouvement des Gilets jaunes. Je voulais tenter de répondre à un vieil ami qui m’avait dit en substance : « tout est foutu maintenant, on ne peut rien pour le climat, donc on n’a plus aucune perspective ». Pour moi, au contraire, cette finitude possible de l’Histoire telle qu’elle a organisé notre pensée politique moderne n’est pas la fin de toute exigence éthique et politique et surtout pas la fin des luttes collective, comme l’actualité nous le montre.

Quand on sait que le réchauffement climatique qui commence est irrémédiable et qu’on le ne freinera pas autant que les conférences internationales le promettent, quand on sait que la catastrophe arrive, il nous faut savoir, et choisir, quelle humanité va faire face à cette catastrophe. Celle du « sauve qui peut » survivaliste, celle du « après moi le déluge » du capitalisme financier, celle de l’apartheid climatique mondial et des réfugiés qui meurent en Méditerranée ? 

Cette sorte de « fin du temps » (et non des temps) nous interpelle avec urgence. Les peuples le savent déjà et le font entendre au cœur des soulèvements : nous n’avons plus le temps ! L’écho mondial de Black Lives Matter s’inscrit dans cette nouvelle conjoncture.

En temps de pandémie, on aurait pu penser que les mobilisations s’arrêteraient. Cela n’a pas été le cas. Il y a eu des mobilisations et des mouvements forts pendant la pandémie, notamment dans tous les pays où les mesures de confinement ont dévasté le travail informel urbain qui permet aux gens de survivre. Si cette part informelle de l’économie est estimée à 16% dans les pays de l’OCDE elle monte à 32 % en Asie orientale, au Moyen Orient, en Afrique du Nord, à 35% en Asie du Sud et centrale, à 28% en Amérique Latine et à 40% en Afrique subsaharienne. Imiter les pays du nord et faire un confinement généralisé a été absolument dramatique pour les peuples, et certains gouvernements ont refusé de le faire, comme le Burkina Faso. Le coronavirus et surtout l’incompétence autoritaire des gouvernements a globalement mis des gens dans la misère et le désespoir, comme en Inde où des millions de travailleurs migrants n’ont pas pu repartir chez eux… Il y a eu de nombreuses révoltes.

Dans le même temps une grande partie des réseaux des soulèvements de 2019 se sont réinvestis dans la solidarité face au Covid-19. Par exemple, en France, les réseaux de Gilets jaunes dans le nord de Paris sont devenus le « Secours jaune ». Des gens qui se connaissaient et qui avaient des liens de confiance, ont travaillé à porter des repas à des familles qui ne pouvaient plus vivre, parce qu’ils n’avaient plus de revenus et parce que les enfants ne pouvaient plus aller à la cantine. Ces repas ont été faits en liaison avec ce qu’on appelle une AMAP en France, une Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne, ce qui a permis de garnir les panier de produits biologiques.

Dans la crise sanitaire et l’arrêt de la machine économique, une autre économie s’est dessinée, faite de circuits courts, d’échanges pour une part gratuits. Ce travail en réseau solidaire donne corps et crédibilité à la critique de l’État. Le caractère obsolète voire contreproductif de toutes les formes de délégation politique apparaît avec évidence.

Dans cette crise, comme le souligne Bruno Latour, les peuples ont expérimenté leur force, car si « en un mois ou deux, des milliards d’humains sont capables, sur un coup de sifflet, d’apprendre la nouvelle « distance sociale », de s’éloigner pour être plus solidaires, de rester chez soi pour ne pas encombrer les hôpitaux, on imagine assez bien (leur) puissance de transformation. »

Dans cette crise se constitue une convergence des mobilisations sur la survie, une convergence des compétences qui donne à voir une autre organisation sociale possible. Accélérateur du dévoilement de l’incompétence de l’État, le Covid a aussi été un accélérateur de la prise de conscience des convergences à l’œuvre et de la puissance populaire. Une nouvelle période s’est ouverte qui ne se refermera pas. Comme disent des banderole dans les manifestation maintenant en France : il n’y aura pas de « retour à l’anormal ».

Photo Credit: Teemu Paananen, via Unsplash.

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