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Gilets jaunes : 61 semaines après

Summary:
Le manque de structure et de hiérarchie, qui a pu faire la force du mouvement à ses débuts, montre ses limites au fil du temps. Il est difficile de convertir un cri d’indignation en alternatives politiques plus tangibles. Le gouvernement a reculé sur certains sujets, mais l’agenda des réformes continue. Le RIC n’a jamais vu la lumière du jour. La popularité de Macron, qui a atteint son point le plus bas au début des manifestations, connaît une légère hausse, malgré la grève massive contre le projet de réforme des retraites. A l’inverse, la violente réaction de la police se combine avec les attaques médiatiques pour affaiblir le soutien au mouvement. La destruction des occupations sur les ronds–points transforme sa dynamique. S’ils persistent toujours, les gilets jaunes ont perdu la force

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Le manque de structure et de hiérarchie, qui a pu faire la force du mouvement à ses débuts, montre ses limites au fil du temps. Il est difficile de convertir un cri d’indignation en alternatives politiques plus tangibles. Le gouvernement a reculé sur certains sujets, mais l’agenda des réformes continue. Le RIC n’a jamais vu la lumière du jour. La popularité de Macron, qui a atteint son point le plus bas au début des manifestations, connaît une légère hausse, malgré la grève massive contre le projet de réforme des retraites. A l’inverse, la violente réaction de la police se combine avec les attaques médiatiques pour affaiblir le soutien au mouvement. La destruction des occupations sur les rondspoints transforme sa dynamique. S’ils persistent toujours, les gilets jaunes ont perdu la force mobilisatrice de leurs premiers jours.

Le bilan modeste en termes d’accomplissements concrets ne réduit pas l’impact de la mobilisation sur la politisation de plusieurs de ses participants. Revenant sur les personnes que le mouvement a politisé pour la première fois, je peux dire que toutes les demandes, qu’elles soient économiques ou démocratiques, semblent indiquer un problème de fond : une angoisse et une détresse sociales. Certains analystes ont fait référence à une France « oubliée » qui se levait avec les gilets jaunes. Le choix du symbole du mouvement l’indiquait. Au-delà de la référence aux conducteurs concernés par le prix de l’essence à l’origine du mouvement, le gilet jaune suggère un désir de reconnaissance. De la même façon que l’esthétique controversée du gilet jaune attire l’attention en cas d’accident routier, le jaune des gilets semble crier « regardez-moi ! » au pouvoir. Ils veulent être écoutés.

Parmi les « nouveaux politisés » que j’ai pu interviewer, plusieurs associaient leurs récits à des histoires personnelles soulignant un manque profond de reconnaissance sociale – un manque de reconnaissance dans le travail, bien sûr, mais affectif. Manque de réseaux, manque de solidarité locale et étatique qui produit de l’angoisse devant l’incertitude.

Face à cette angoisse, la colère dont les manifestants parlaient sans cesse servirait alors de réponse. La colère – voire la haine – croissante faisait de Macron le banquier cupide, l’élitiste privilégié et corrompu, le cosmopolite déraciné, le bourgeois-bohème dégénéré, le traite tricheur, l’autocrate pervers et sadique – en bref, le mal absolu. Cette colère offre un récit qui explique les souffrances. Le problème de ce type d’affect, c’est qu’il est mû par le ressentiment, par le vieux fantasme que couper la tête du roi résoudrait tous les problèmes.

Interroger cette politique du ressentiment ne remet pas en cause le bien-fondé du mouvement. Cette angoisse témoigne d’une vraie détresse. Elle est le fruit d’un abandon et d’une précarité réels, produits par des tendances de destruction nette d’emplois et de concentration croissante de revenu qui touchent tous les pays, et que la plupart des politiques mises en avant par Macron ont fini par renforcer. La question posée est celle de la conversion de cette angoisse en force transformatrice démocratique.

Sur cette question, j’ai pu trouver des cas prometteurs. Si certains se sont politisés par le ressentiment, d’autres ont pu transformer leur angoisse en une ouverture à d’autres formes d’organisation de la société, où les « bons doutes » dépassent les réponses faciles.

Pour eux, l’importance du mouvement des gilets jaunes allait au-delà – ou en-deçà – des demandes concrètes ou de la colère envers Macron. Les demandes et la colère existaient et étaient en grande partie légitimes, sans aucun doute, mais le mouvement a produit une solidarité locale qui dépassait le contenu immédiat de ses revendications. « C’est ma famille maintenant », me disait un monsieur âgé. « On se voit toujours, on est ensemble, c’est bien ». En fraternisant et discutant sur le rondpoint, les gens ont découvert que leurs problèmes se sont multipliés, mais qu’ils n’étaient pas seuls – qu’ils avaient d’autres personnes à côté desquelles ils pouvaient lutter pour un avenir avec de nouvelles perspectives.

Photo Credit: Philippe Alès, 2019 gilets jaunes au Havre, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

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