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Quand Simone Weil vivait à Londres

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Share the post "Quand Simone Weil vivait à Londres" « Quand une société court irrésistiblement vers le mensonge, la seule consolation d’un cœur pur est d’en refuser les privilèges … Mais elle portait fièrement sa folie de vérité. » Ainsi Camus décrivit Simone Weil, philosophe au destin tragique qui périt à tout juste trente-quatre ans. En écrivant la préface de l’Enracinement, Albert Camus et T.S. Eliot aidèrent à immortaliser ce « génie » et cette presque-« sainte ». Cependant, un pan remarquable de la pensée de Simone Weil demeure toujours dans l’ombre. Les essais qu’elle rédigea à Londres pendant la Guerre sont, pour employer son expression, « un dépôt d’or pur qui est à transmettre. » Une vocation de résistante ?D’emblée, rien ne suggérait que Simone Weil

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« Quand une société court irrésistiblement vers le mensonge, la seule consolation d’un cœur pur est d’en refuser les privilèges … Mais elle portait fièrement sa folie de vérité. » Ainsi Camus décrivit Simone Weil, philosophe au destin tragique qui périt à tout juste trente-quatre ans. En écrivant la préface de l’Enracinement, Albert Camus et T.S. Eliot aidèrent à immortaliser ce « génie » et cette presque-« sainte ». Cependant, un pan remarquable de la pensée de Simone Weil demeure toujours dans l’ombre. Les essais qu’elle rédigea à Londres pendant la Guerre sont, pour employer son expression, « un dépôt d’or pur qui est à transmettre. »

Une vocation de résistante ?
D’emblée, rien ne suggérait que Simone Weil voulût un jour faire la guerre. Élève du philosophe Alain et par conséquent pacifiste durant les années trente, elle n’accepta la nécessité de la guerre qu’à partir de 1936. Elle rejoignit alors brièvement les républicains au front en Espagne. Son basculement s’opéra définitivement après les Accords de Munich en 1938, refusant l’accommodement avec les forces hitlériennes. Voulant « expier son ‘erreur criminelle d’avant 1939’ », elle fit tout pour rejoindre les Français libres à Londres à la fin de 1942. Selon son amie et biographe Simone Pétrement, « Personne n’a plus héroïquement mis ses actes en accord avec ses idées. » Cet accord atteignit son paroxysme au cours de la Guerre.

Dès lors, son engagement dans la Résistance se voulut total. Elle insista inlassablement pour être parachutée auprès des résistants en France, ou même pour être infirmière auprès des soldats Alliés en première ligne. Loin de vouloir combattre par amour du combat, Simone Weil cherchait plutôt à communier dans la souffrance des peuples conquis. À son ami Maurice Schumann, elle écrivit en 1942 depuis New York : « Je vous supplie de me procurer, si vous pouvez, la quantité de souffrance et de dangers utiles qui me préservera d’être stérilement consumée par le chagrin … Ce n’est pas, j’en ai la certitude, une question de caractère seulement, mais de vocation. »

Un compromis insupportable
À Londres, Simone Weil parvint à intégrer les services de l’Intérieur de la France Libre grâce à ses contacts proches du général de Gaulle. Or, ceux-ci lui refusèrent toute ses propositions de sacrifice en France occupée. Pour le légendaire résistant Jean Cavaillès : « vocation » ou non, un soldat de l’ombre doit avant tout obéir et se rendre utile. Les Français libres estimèrent donc qu’il valait mieux « la laisser libre d’écrire ce qu’elle éprouvait le besoin d’écrire », et de maximiser ses talents d’écrivain.

Alors, on confia à Weil un poste de rédactrice. Jusqu’au mois d’avril 1943, elle se rendait tous les jours à 9 h 30 aux bureaux de l’Intérieur au 19 Hill Street, à Mayfair. Elle analysait des rapports de résistants en France — tâche qui l’inspira certainement, mais qu’elle trouvait peu valorisante. Le soir, enfin rentrée à sa chambre chez l’habitant au 31 Portland Road, à Notting Hill, elle se mettait à écrire incessamment. La quantité de textes philosophiques qu’elle écrivit dans cette période est inouïe : plus de six-cents pages, ainsi que des correspondances, au prix éreintant de trois heures de sommeil par nuit.

Quand Simone Weil vivait à Londres

« 31 Portland Road, logis de Simone Weil à Londres (15 janvier – 16 avril 1943) : maison derrière l’arbre à gauche. » Photo de Jacques Cabaud (Plon, 1967).

Inévitablement, ce rythme devint insoutenable. Une immense fatigue accabla Simone Weil. Pour aggraver son sort, elle s’abstenait de se nourrir, par solidarité avec les Français de métropole qui vivaient avec des rations strictes. Lorsque son ami Francis Louis Closon l’invitait à dîner, elle « refusait à peu près toute nourriture … elle voulait se limiter à la ration des enfants français et même en deçà. » Elle faisait sienne la douleur des autres. Par-dessus tout, elle était rongée par une tristesse profonde, empêchée d’accomplir sa vocation de résistante au côté des Français.
« Je ne puis rester ici quand le Christ souffre ailleurs », disait-elle.

Ainsi, Simone Weil avait toléré un compromis initial, patientant à son poste de rédactrice. Se heurtant vite à l’impossibilité d’une mission, elle sombra dans une longue période de maladie qui conduisit à sa mort. Le 24 août 1943, elle s’éteignit dans un sanatorium du Kent. Les causes sont multiples et disputées — tuberculose pulmonaire, insuffisance cardiaque, manque de nourriture, épuisement — mais, selon son amie Pétrement, son désespoir la rendit de toute manière « indifférente » à son propre sort. Seulement un an plus tard, Paris était libéré…

Une Française libre ignorée
Simone Weil resta peu de temps dans la France Libre, mais elle voulut tout réformer. Ses propositions parurent à ses supérieurs parfois fantasques: André Philip demanda pourquoi elle s’occupait autant de « généralités » plutôt que de problèmes « concrets ». Et pourtant, ses analyses ressemblaient souvent à celles du général de Gaulle. Une grande tragédie est qu’elle fut si peu écoutée par les Français libres, alors qu’elles partageait avec eux de nombreuses idées fondamentales.

Comme le Général, Simone Weil était allergique au système des partis. Dans « La personne et le sacré », elle écrivit que toute structure collective étouffe les cris profonds de l’homme : « la partie de l’âme qui dit ‘nous’ est encore infiniment plus dangereuse … le plus grand danger n’est pas la tendance du collectif à comprimer la personne, mais la tendance de la personne à se précipiter, à se noyer dans le collectif. » En ce sens, chaque parti politique aurait une germe « totalitaire », idée qu’elle développa dans sa « Note sur la suppression générale des partis politiques ». De tout temps, de Gaulle partageait ce dédain pour les « chimères » superficielles des partis. Néanmoins, contraint par la nécessité de gagner la Guerre et de gouverner, de Gaulle ne pouvait exclure les partis et notamment celui des communistes. Dans l’immédiat, l’idée de Simone Weil était inapplicable.

Quand Simone Weil vivait à Londres

Le 19 Hill Street : immeuble où travaillait Simone Weil à la direction de l’Intérieur de la France Libre en 1943. Photo de Google Maps, novembre 2020.

Autre proposition difficile à réaliser : transformer la France Libre en un mouvement spirituel. Pour Weil, ce gouvernement-en-exil était « une mission spirituelle avant d’être une mission politique et militaire. » Il s’agissait d’assumer véritablement « la direction de conscience à l’échelle d’un pays. » Afin d’accomplir cela, elle expliqua dans « Cette guerre est une guerre de religions » qu’il faut éviter ‘l’irréligiosité’ ou « l’idolâtrie » à tout prix, et viser plutôt la dimension « mystique ». Pour cela, les élites politiques doivent subir « tous les jours, dans leur âme et dans leur chair, les douleurs et les humiliations de la misère. » Ainsi seulement la France Libre pourrait-elle se rapprocher des populations opprimées, et ranimer l’Europe par « la vertu de pauvreté spirituelle. » Weil pratiquait cet ascétisme au quotidien.

Malheureusement, les collègues de Simone Weil estimèrent que ses idées étaient abstraites. Le général de Gaulle eut même ce mot terrible en lisant son projet sur les infirmières parachutées : « C’est de la folie ! » Durant la Guerre, il n’eut par ailleurs l’occasion de lire qu’un seul de ses essais, les « Réflexions sur la révolte ». Autrement, il se serait peut-être aperçu de certaines proximités évidentes. Le projet de Weil pour replacer la « mystique » au-dessus de la politique rappelle la phrase de Charles Péguy dans Notre jeunesse : « Tout commence en mystique et finit en politique. » En effet, de Gaulle avoua qu’« aucun écrivain ne m’a autant marqué » que Péguy, son compagnon de route spirituel de toujours.

Une postérité incomplète
Les rapports entre Simone Weil et la France Libre sont donc un rendez-vous manqué. Il s’ensuivit sa démission et sa mort durant l’été 1943. Elle était prête à tout pour la Résistance — et surtout au sacrifice ultime — mais ses propositions eurent peu d’effet. Cependant, Weil tenta de toutes ses forces de laisser sa marque, et jusqu’à la fin. L’éditeur Robert Chenavier souligne que « Chaque milieu dans lequel elle a milité, elle l’a observé, mis à l’épreuve, elle en a critiqué les insuffisances, et elle l’a quitté. » C’était simplement son tempérament.

Aujourd’hui, la postérité de Simone Weil est immense mais floue. Mystique, elle est tantôt connue pour des recueils de lettres et de fragments spirituels, tels La Pesanteur et la grâce ou l’Attente de Dieu. Tantôt, l’enseignement de sa philosophie est limité à l’Enracinement — un « grand œuvre » qu’elle laissa incomplet et dont elle n’a pas choisi le titre. Son nom « Simone Weil » est même parfois confondu avec celui de Simone Veil, personnalité d’État panthéonisée. Notre Simone Weil est une grande fresque morcelée qu’il s’agit de reconstituer. Pour en dresser un portrait fidèle, n’oublions pas la fin : les quelques mois qu’elle passa à Londres avec la France Libre.

Pour en découvrir plus :

Une introduction à Simone Weil :

Ses écrits de Londres :

  • Simone Weil, Œuvres complètes. Tome V, Volume 1: Écrits de New York et de Londres (1942-1943). Questions politiques et religieuses (Gallimard, 2019).
  • Simone Weil, Œuvres complètes. Tome V, Volume 2: Écrits de New York et de Londres (1943). L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain (Gallimard, 2013).

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